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Billet d'humeur : Internet, de l'utopie libertaire à la routinisation et au business

Écrit par Jean-Pierre Bouchez le 16 Mai 2011.

 La création d’Internet qui peut être qualifiée d’innovation de rupture macro-économique, au même titre que le fut l’imprimerie, la machine à vapeur, les chemins de fer, ou l’électricité, peut être à la lumière du son histoire récente, observée sous un angle particulier : celui de la filiation d’une culture libertaire revendiquée, regroupant de professionnels souvent issus d’un monde homogène (hommes-blancs-cultivés), et de défricheurs communautaires issus du mouvement hippies, vers une un élargissement sans limite de son usage.

 

De la migration du réseau APRENET vers INTERNET.

On dispose maintenant de travaux de sociologues et historiens avertis (Manuels Castels, Patrice Flichy, Dominique Gardon notamment), pour établir qu’Internet est surtout né de la rencontre entre la contre culture américaine et l’esprit du monde de la recherche. En effet, les origines militaires souvent évoquées, sont surtout associées à l’agence de recherche de l’armée américaine qui a financé l’Arpa-Ipto, la petite équipe de chercheurs qui a conçu les premiers protocoles de transmission du réseau APRENET, qui se transforma alors en INTERNET en migrant du giron militaire pour pénétrer les réseaux universitaires. En réalité les concepteurs d’Internet l’ont d’abord développé pour eux-mêmes, au sein de leur propre communauté scientifique, pour s’élargir de manière à intégrer et agréger de manière combinée d’autres acteurs. Mais surtout cette communauté de concepteur a souhaité inscrire dans les protocoles d’Internet, un cadre de valeur hors de champ des intérêts politiques et commer-ciaux.

 

Des racines issues contre culture américaine de la décennie des sixties de la baie de San Francisco.

Dominique Gardon dans son ouvrage convaincant et étayé de sources (*), souligne ainsi que l’esprit du web plonge ses racines dans la contre-culture américaine des années 1960. Leur révolte est alors alimentée notamment par leur hostilité aux technologies centralisées et militaires des années 1950, symbolisées par le supercalculateur alors en vogue d’IBM. Cette contre-culture s’exprime à travers deux courants : la confrontation ou l’exil. La branche politique, illustrée notamment par les travaux Herbert Marcuse, membre de l’école de Frankfort, qui se désintéresse des innovations technologiques de l’époque et souhaite changer la société. L’autre branche, représentée notamment par Kevin Kesey, qui organise alors à San Francisco des Trips Festivals à l’origine du fameux Summer of love de 1967, marque alors le début du mouvement communautaire aux Etats-Unis. Il s’agit, pour le coup plutôt de se changer du monde en se transformant soi-même. C’est paradoxalement au sein de ce courant communautaire de hippies, qui ne se focalise pas uniquement sur le LSD, où le sexe, que les défricheurs d’Internet plongent leur racine. Ils veulent s’approprier des enjeux technologiques pour ne pas les abandonner aux hommes d’affaires et aux militaires. Cela correspond d’ailleurs en tout point au projet dans que s’inscriront vers 1975, les créateurs de la micro-informatique personnelle autour de la culture du do-it-yourself. Peu auparavant d’ailleurs, Kevin Kesey, au carrefour de la recherche et des communautés hippies développe le célèbre Whole Earth Catalogue, coproduit par ces communautés autour des années 1970, sorte d’hypertexte avant l’heure, qui intéresse les chercheurs du voisinage (Stanford Research Institute et Xerox Park), et les passionnés d’électronique dont Steve Jobs et Steve Wozniak, cofondateurs de la fameuse firme Apple. Le tout dans cette atmosphère propice à l’innovation qui imbibe la baie de Saint Francisco. C’est ainsi presque naturellement qu’apparaissent dans les années 1980, les premières communautés virtuelles de l’Internet, où se réfugient alors des orphelins du mouvement hippie, pour animer et héberger de nouveaux espaces en ligne, comme forme de substitution des anciens groupes hippies. Puis, progressivement, et de manière logique et quasi-naturelle, l’usage d’Internet se voit investi par une pluralité d’acteurs, allant des développeurs de logiciels libres, aux avocats de la liberté d’expression, mais le grand basculement se prépare…

 

Vers la fin de l’utopie ?

C’est naturellement la massification progressive qui va transformer l’usage de l’Internet, significativement à partir de l’année 2000, avec les débuts du déploiement de la blogosphère principalement en Amérique du Nord et en Europe. Comme le souligne Dominique Cardon, « en démocratisant ses usages, Internet s’est routinisé » et a pénétré logiquement l’univers marchand. Ce retour sur terre, dans le monde réel, à travers la diversité et l’hétérogénéité des publics a sans doute contribué à faire voler en éclat le rêve des pionniers communautaires.

Google constitue à coup sur le symbole et l’illustration du paradoxe idéologique qui entend combiner l’esprit pionnier libertaire et le business. La firme de Mountain View affirme ainsi d’une certaine manière, sa proximité avec l’utopie libertaire, dans le développement de ses services en logiciel open source et la libération des droits de propriété intellectuelle, pour reconstituer potentiellement une nouvelle bibliothèque universelle du savoir, dans l’esprit de la célèbre bibliothèque d’Alexandrie (qui avait entrepris de rassembler tous les ouvrages du monde entier). Mais il génère dans le même temps des profits colossaux par son système de vente aux annonceurs.

Plus généralement, Internet fait l’objet d’un usage de masse notamment depuis une dizaine d’année, en élargissant l’espace public. Pour le meilleur et pour le pire : pour le meilleur, en ouvrant notamment le débat démocratique aux profanes (et non plus aux seuls experts), et pour le pire, en pénétrant par exemple insidieusement dans l’espace privatif des personnes. Mais les frontières entre ces deux visions sont finalement très poreuses…

(*) La démocratie Internet, La république des idées, Seuil, 2010. A lire absolument.